Thursday, July 07, 2005

 

Lettre ouverte à un ami découragé

Voici une lettre envoyée récemment; merci à mon ami de m'avoir autorisé à la publier.
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Cher ami,

Courage, nous sommes avec toi!

Tu as raison: l'Occidental pense à la manière du mécanicien. Comme Descartes, prenons l'exemple de l'horloge. Si elle a un problème, - si par exemple elle s'arrête sans cause apparente, l'horloger cherchera la cause de la panne, trouvera le rouage défectueux, et la remplacera. Problème, cause, remède de la cause, et le tour est joué! C'est cette façon de voir qui nous vaut les ZOP, PIPO et autres planifications par objectif plus ou moins compliquées. C'est redoutable d'efficacité lorsque le modèle est pertinent, par exemple dans le domaine des sciences. Mais seulement jusqu'à un certain point. Cela marche en physique tant qu'on se limite aux propriétés d'objets relativement grands tels que les atomes. Mais l'analyse des phénomènes infiniment petits, là, tout à coup, le modèle ne tient plus. C'est l'interrogation de Fritjof Capra, un physicien de renom dans son livre "The Turning Point"[i]. Le modèle est utile dans la recherche pharmacologique (par exemple, pour rechercher les médicaments anti-rétro-viraux). Mais la mécanique permet-elle de comprendre la pandémie et la réponse à cette pandémie?

Un professeur Thaïlandais à l'université de Chulalongkorn partageait avec moi sa frustration de voir le "factory model", le modèle de l'usine, dominer la réflexion sur le développement. Comme l'horloge, l'usine représente le monde de manière mécanique: des intrants permettent la mise en oeuvre de processus qui déterminent un produit. Ce dernier, à son tour détermine un résultat. Là aussi les experts sont à l'aise, parce que ce modèle conforte leur paternalisme, vestige tenace de la pensée coloniale. Car l'expert veut le bien du pauvre. Recruté par le pays "développé" (ou une organisation internationale, c'est la même chose en plus pernicieux) l'expert prétend connaître les processus qui mènent "au développement". Il se sent donc autorisé à imposer ces processus, comme condition de fourniture d'une partie des intrants. C'est ce modèle qui inspire l'approche multi sectorielle à la base des plans stratégiques nationaux. Le sida reculerait suite à la production de produits et de services par les différents secteurs de développement. Les indicateurs de progrès adoptés à la session spéciale des Nations Unies sur le sida confortent cette vision. Comment cette production se transforme-t-elle en progrès? Mystère...

Quand il s'agit de répondre aux défis posés par le sida, la faillite de ce modèle est claire. Les pays qui ont progressé ne l'ont pas appliqué: ni l'Ouganda, ni la Thaïlande, ni le Brésil ont suivi les prescriptions des « experts mécaniciens ». Par contre, les pays qui l'appliquent ne progressent pas. Où donc chercher un modèle alternatif ? Sen parle de l'autonomie dans son livre "Development as Freedom" "[ii]. Dans "The Web of Life"[iii], Fritjof Capra propose de s'inspirer des phénomènes vivants. Un professeur indien qui enseigne l'épidémiologie à Karolinska me parlait la semaine dernière de la pensée horizontale. "Devant toute situation, je pense d'abord à mes relations, ma famille, mes amis, mes collègues....". Dois-je rappeler que sur le continent Africain, "Muntu" veut dire personne-en-relation? Lorsque l'animateur d'une réunion nous demandait de partager nos ambitions personnelles, une amie Sud Africaine me confiait: "Je ne peux me situer sur ce plan individualiste. Je n'existe qu'en relation..." Livre après livre, Thich Nhat Hahn[iv] nous apprend la pratique du bonheur dans l'instant, lorsque ressentant profondément notre connexion à autrui et à l'univers, nous découvrons le caractère relatif du temps et de l'espace...

Notre modèle est celui de la vie. Voila pourquoi la Constellation pour la compétence face au sida présente un modèle alternatif viable et enthousiasmant. Nous connaissons pour le pratiquer le pouvoir mobilisateur du respect de chaque personne. Parce que nous cherchons à apprendre, plutôt qu'à imposer notre propre savoir, nous stimulons l'autonomie de chacun face à ses propres choix. Parce que nous goûtons à la joie profonde de l'apprentissage en équipe, nous incitons d'autres à apprendre ensemble et à partager. Ainsi, l'immunité sociale se construit et se construira: par l'éclosion et la reproduction de millions de cellules agissant localement et connectées entre elles par des milliards de relations. Elles échangent espoir, sagesse et expérience. De leurs échanges naît une intelligence nouvelle, inspirée par la découverte des facteurs de progrès indépendants des contextes. Progressivement, patiemment, le souffle de la vie anime le développement d'un cortex virtuel qui de manière inductive développe de nouvelles manières d'aborder de nouveaux défis. Aujourd'hui le décideur politique au niveau mondial ne dispose que de quelques maigres liens qui le connectent à la réalité. L'on peut dire que pour survivre et s'orienter, il ne dispose que d'une malheureuse glande pinéale faiblement innervée (si je me souviens bien, nous l'héritons des batraciens). Le décideur politique à l'écoute de la vie disposera d'une intelligence émergeant des milliards d'interactions entre des millions d'équipes d'apprentissage à partir de l'action locale. Et voila que le concept pernicieux de pays développé s'effondre. Bien sûr, il y a des pays riches et des pays pauvres. Mais tous aspirent au développement, ou plutôt au bonheur. Nous y arriverons si tous, nous respectons l'expérience d'autrui, et surtout celle des pauvres, car eux pratiquent l'efficience au quotidien. Tous, nous sommes en quête du sens de la vie. Et c'est en étant à "l'écoute de la vie "[v] qu'ensemble nous apprendrons à la respecter, à la donner et à la préserver.

Tu n'es pas seul. Nous sommes avec toi. Tu es avec nous. Ton courage nous inspire. Tiens bon. Nous aurons bientôt le plaisir de travailler ensemble, et d'apprendre à partir de toutes les personnes qui ne demandent qu'à se mobiliser.

Avec toute mon amitié.

Jean-Louis

[i] Fritjof Capra: The Turning Point (…), Bantam Books (1984) ISBN : 0553345729
[ii] Amartya Sen: Development as Freedom, Anchor Books ( 2000) ISBN : 0385720270
[iii]Fritjof Capra: The Web of Life, Flamingo (1997) ISBN : 0006547516
[iv]Thich Nhat Hahn: Il n'y a ni mort ni peur Éditeur, Pocket (4 mai 2005) ISBN : 2266149105
[v] Christian de Duve: A l’écoute de la Vie, Odile Jacob (13 mai 2005) ISBN : 2738116299

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